Soudain, une île à l’horizon

Au milieu de l’océan Atlantique, le 22 février 2017

Alors que notre voyage en radeau à la recherche de l’île d’Utopie se poursuit sur les océans depuis quelques six longs mois, je me dois de vous raconter ce qui nous est arrivé il y a quelques jours.

C’était un matin. Joaquim était sur la vigie et avait le regard cerné par la nuit qui s’achevait. Ses yeux étaient presque clos par le sel et l’épuisement lorsqu’il vit quelque chose se détacher de l’horizon. Il n’en croyait pas ses yeux. Les mirages nous avaient surpris plus d’une fois ces dernières semaines, la fatigue et la folie semblaient prendre peu à peu possession de notre perception du monde. Pourtant ses yeux ne mentaient pas. Il murmura « Une île… une île… ». Il se frotta les yeux, elle était toujours là. Il hurla « UNE ÎLE » comme s’il voulait l’atteindre de sa voix. Son cri dans le crépitement des vagues me fit sursauter et me tira violemment du sommeil. Je me glissai hors de ma couchette et je regardai l’horizon, l’endroit qu’il montrait en hurlant encore. Il y avait bien un bout de terre qui flottait là-bas et déformait la ligne de jonction entre la terre et le ciel. Peu à peu, alerté par les cris de Joaquim qui hurlait de plus belle : « L’île, là-bas, vous la voyez, ce n’est pas un mirage, ouvrez-les yeux, elle a fini par exister !». Chacun s’était levé, les yeux écarquillés. Lentement, nous nous passions les jumelles. C’était bel et bien une île qui apparaissait derrière la brume du matin. Elle ressemblait étrangement à la description de Thomas More, on pouvait distinguer deux collines, une anse qui s’engouffre dans les terres et une ville sans doute là-bas. Joachim ne s’arrêtait plus de parler : « Nous avons trouvé l’île. L’île d’Utopie est là sous nos yeux. Nous avons réussi ! Mes amis, prenons les rames et rapprochons-nous ». Chacun reprit son poste et positionna sa rame. Les mains épuisées, nous avions déserté peu à peu les avirons depuis des mois, ne faisant confiance qu’au hasard des vents qui poussaient notre embarcation vers l’inconnu. Voilà que les vents avaient eu raison de nous. Nous avions retrouvé l’énergie perdue dans le désespoir de cet océan infini. Nous ramions joyeusement et nos chants résonnaient à nouveau. Il y avait des voix qui s’élançaient enfin dans l’infini. Nous ramions et l’île s’approchait imperceptiblement. Me retournant soudain, je vis à quelques mètres derrière nous, un autre bateau. C’était notre chaloupe qui tentait de s’éloigner du radeau. À son bord, Nathan qui tentait de s’enfuir discrètement profitant de la cacophonie joyeuse. Dans sa précipitation, il avait néanmoins oublié de larguer les amarres et tentait en vain de s’éloigner, retenu par une corde au radeau. « Nathan,  qu’est -ce que tu fais ? » demanda Inès. « Je dois partir… Ne vous occupez pas de moi, on se retrouve plus tard. » – « Mais tu es fou, qu’est-ce qui te prends ? » lança Inès. On le ramena de force sur le radeau. « Laissez-moi partir. Ce qui m’intéresse c’est de chercher l’île d’Utopie, je n’ai jamais voulu la trouver.  Qu’est-ce qu’on fera quand on y aura posé le pied ? Elle deviendra réelle alors qu’elle est si belle et si puissante dans notre imaginaire, et tous ces gens qui la cherchent et qui cesseront aussitôt quand ils sauront que nous l’avons trouvé. Nous ne pouvons qu’être déçus. Si vous voulez vous y rendre, allez-y mais laissez -moi partir. J’ai pris des réserves d’eau, je me débrouillerai. » Matthieu tenta de le raisonner : « Nous étions pourtant tous d’accord quand nous avons construit ce radeau, imaginer ce voyage. Nous voulions redécouvrir cette île parce qu’elle peut nous sauver. » – « Elle nous sauve tant qu’elle demeure un rêve que l’on tente d’atteindre par tous les moyens, c’est ça qui peut changer vraiment le monde. Mais je ne veux pas vous en empêcher, ramez jusqu’à elle, je vous demande seulement de me laisser partir.» Nous avons attaché Nathan au mât pour l’empêcher de commettre l’irréparable. Et quand nous nous sommes retournés, plus rien. L’île avait disparu. La stupeur était générale. Nous avons scruté de tout côté, chaque horizon. Karine rentra dans une colère folle. Personne ne savait quoi faire.
Tout le jour, nous avons élaboré des stratégies, ramer vers l’est, vers l’ouest, vers le nord et le sud pendant des jours des jours, jusqu’à ce que l’on comprenne que l’île avait bel et bien disparu. Notre voyage durait déjà depuis des mois, et il était temps de rentrer au pays. Nous l’avions promis à tous ceux que nous avions rencontrés lors de notre départ.

À contrecœur, nous mîmes le cap au nord-est et si les vents sont cléments, nous espérons vous revoir bientôt. Nous devrions toucher la terre bretonne au mois de juin prochain. Mais chacun garde l’espoir que nous recroiserons l’île sur le chemin du retour. Après l’avoir aperçue quelques minutes, tout redevenait possible.

Simon, Anthropologue de l’expédition

P.S. : Nous avons confié cette lettre à un oiseau que nous avons recueilli épuisé à bord de notre radeau. Il connait certainement le chemin de la terre et nous espérons qu’elle arrivera jusqu’à vous.

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