222eme jour de mer,

Chère Amie,
Deux cent vingt deux encoches gravées sur les planches de notre embarcation comptent les jours passés sur le radeau, de ces scarifications nous faisons calendrier. Nous sommes sur Mars, tu sais, ce groupe de scientifiques resté pendant un an, soit trois cent soixante cinq encoches, dans un drôle de dôme à Hawaï, pour expérimenter la vie hors Terre. Ont-ils fait des encoches sous leur dôme? Eux mangeaient des boites de thon, chez nous le poisson est frais. Je me souviens avoir entendu dire qu’ils avaient manqué de livres. Ici (où sommes-nous?), nous les dévorons, ces livres, nous en avons une cargaison, nous nous nourrissons des mots, nous les faisons mijoter, parfois nous les laissons de coté pour mieux les faire réchauffer, ils deviennent plus digestes, nous en engloutissons d’autres, certains manquent de goût, d’autres sont capables de nous rassasier pendant des jours. Nous faisons des festins, parfois, de tomes entiers; «qui veut lire, ce soir?» Nous les partageons et les commentons, chacun sa sauce, assaisonnement selon son goût, quelques conseils, «tu devrais rajouter du sel, là», ou jugements pas hâtifs, «manque de piquant ici». Et ceux qui étaient insipides il y a cent trente encoches, deviennent lumineux à force d’avoir été mâchés, ces mots sur lesquels on a buté, sur lesquels on s’est acharné, qu’on a disséqué, trituré, ces mots qu’on a forcé à parler. Certains mots sont des bonbons, on ne peut pas s’empêcher de rouvrir ce livre, encore un chapitre, le même qu’hier, mais c’est pas grave, c’est tellement bon. D’autres nous résistent, ou alors nous leur résistons. Hier, j’ai discrètement jeté un livre à la mer, je n’en voulais plus, de celui là, tellement beau, tellement incompréhensible, tellement douloureux. Et je l’ai regardé couler, sa couverture devenant molle, gorgée d’eau, ses pages ouvertes, il coule lentement, au bout de quelques mètres, la lumière passe moins la surface de l’océan, et sa couverture perd ses couleurs, il s’assombrit, et sa chute continue, il fait froid, il fait noir, il déploie ses pages, il devient méduse, il ralentit sa chute, la colle ne tient plus, il perd petit à petit ses pages, il se répand dans l’eau, un chapitre résiste à la dislocation, d’autres pages volent dans les courants, il devient un livre-eau. Voilà, celui là ne me torturera plus. Bien fait, deux cent vingt et une encoches qu’il ne me laisse pas tranquille. Pourvu que personne ne le pèche. Nous sommes sur Mars, mon amie, nous revenons, nous allons bientôt pouvoir vous raconter le voyage, si tant est qu’on peut raconter un voyage. Espérons que nous saurons assortir nos mots, que le goût du radeau vous comblera.

Je pense bien à toi mon amie, où que tu sois, j’espère que tu t’y régales.

Extrait du journal d’Alice, vigie

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