Personne ne bouge

En sortant de la maison de Louis, on se rua sur le radeau. L’alcool qu’on avait ingurgité  avait réveillé nos envies. Comme on nous l’avait indiqué nous allions faire cap sur l’île de Garnivis qu’on voyait juste en face, à une centaine de mètres. D’où on était on pouvait déjà distinguer derrière les arbres le fameux palais de pierre, qui renferme les secrets d’une civilisation mystérieuse…

Dès l’instant où je lâchais le bout d’amarrage qui nous retenait à la cale, mon enthousiasme et mon excitation retombèrent d’un coup. Le vent et le courant devinrent si forts qu’on comprit très rapidement que dans ce jeu avec les éléments, la partie était gagnée d’avance, et nous étions hors-jeu. Le radeau se déplaçait latéralement et lentement, complètement à contre sens de la position de la barre. Nous nous éloignions peu à peu de notre objectif. Personne ne bronchait, personne ne tentait de résister.

Au fur et à mesure de notre éloignement de Garnivis, le vent tombait. Nous étions bientôt arrivés tout proche d’une autre île, bien plus accueillante avec sa plage de sable fin. Tout était calme et parfait. Même si nous n’étions partis que depuis une demi-heure, on avait l’impression d’avoir navigué plusieurs jours lorsque l’on posa le pied à terre.

Dans l’épaisse végétation qui borde la plage, on remarque un sentier discret qui s’enfonce entre deux arbres. Le chemin ombragé nous mène directement à un village.  Dans une clairière, des maisons sont disposées aléatoirement, sans hiérarchie. Pas de pavés au sol ni de matériaux dur. Tout est doux, sablonneux. Des petits murets pas plus hauts que la taille délimitent les espaces de cette grande place abritée par les maisons qui la délimite. On imagine facilement les fonctions attribués à chaque compartiment tous ouverts les uns sur les autres : ici la basse-cour, là le potager, ici de l’herbe pour s’étendre au soleil, là une balançoire, ici encore un espace gardé pour tirer une grande tablée. Malheureusement on voit bien qu’aujourd’hui tout est mort, plus aucune personne ne viendra animer ce lieu. Les maisons sont toutes fermées, les ouvertures noircies par le temps. Pourtant le site semble entretenu, des jeux de table prêts à être utilisés sont installés dans un coin, un molky dans un enclos… L’installation semble montrer que quelqu’un nous attend.

Après quelques minutes plantés là à observer ce tableau moitié idyllique, moitié désastreux, un homme apparaît. Il porte une veste et un pantalon assortis vert forêt. En le voyant, une tonne de question nous traverse.  Pourquoi une telle mise en scène ? Que s’est-il passé pour ces habitants ? Qui est cet homme qui vit là ? Pourquoi reste-il ici et qui attend-il ?

Les derniers habitants de ce village ont quitté l’île il y a une cinquantaine d’années. Tous sont devenus fous, les uns après les autres. On pense que ça vient d’une plante qui pousse sur l’île dont ils avaient usages dans leur alimentation ou plus précisément dans leur boisson. Les habitants sont donc soit mort dans des circonstances étranges, soit ils ont été placés vers le continent proche pour être internés, soit morts de vieillesse.

Depuis, cette île est devenu un sanctuaire où personne n’a le droit d’habiter, une « réserve » et l’homme devant nous en est le gardien. Il entretient les lieux pour les éventuels touristes qui s’arrêteraient ici, et qui seraient plongés dans un décor authentique de village figé dans le temps. D’ailleurs le gardien n’a plus le temps, il doit accueillir un transbordeur qui débarque et faire visiter son île à une centaine de personnes qui passeront trois quart d’heure repas compris en plein cœur de ce village reconstitué avant de remonter sur leur embarcation.

Nous restons plantés là une fois de plus, devant ce ballet de touristes, caméras à la main, jusqu’à ce que le gardien nous raccompagne gentiment vers le rivage. Nous devons comprendre que personne n’a le droit de dormir sur cette île, il faut qu’elle se trouve parfaitement vierge pour les groupes qui arriveront demain.

Extrait du journal de Matthieu, architecte

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