ON N’ABAT PAS DES ARBRES AVEC UNE FAUX

ON N’ABAT PAS DES ARBRES AVEC UNE FAUX

Cher ami,

Cela fait maintenant plusieurs mois que nous voyageons à bord du radeau utopique et il arrive parfois, au cours de certaines nuits sans lune, que je fasse des rêves étranges. La nuit dernière, j’ai rêvé que nous étions en terre d’Apocalypse. Après avoir essuyé de nombreuses tempêtes et fait naufrage plusieurs fois, nous avions accosté dans une île déserte mais luxuriante. Il y avait des animaux étranges : des sauterelles géantes, des monstres à sept têtes,des méduses vomissant de la fumée radioactive, des sortes d’énormes mollusques mangeurs d’hommes comme des cheminées nucléaires protéiformes et bien d’autres gardiens des enfers. Parfois, un ange blond avec des ailes de papillons descendait du ciel pour nous faire rire mais lorsqu’il repartait des milliers de papillons dorés venaient griller leurs ailes à sa lumière et leurs cadavres s’amoncelaient. Alors je construisais un autel pour leur donner une sépulture décente. Mais leur nombre augmentait sans cesse et leur présence menaçait les humains car ils détruisaient tout sur leur passage. La lumière de l’ange contribuait à leur extermination ce qui était une bonne chose pour la survie des autres espèces et de toute l’humanité, et pourtant moi je continuais à pleurer et à célébrer leur mort.

Que crois-tu que ce rêve signifie? J’y ai vu une allégorie de la destruction. Qu’en penses-tu? Penses-tu qu’il faille détruire ce monde pour qu’il survive? Ou bien quelque chose de ce monde? La violence est-elle nécessaire à l’Utopie? Voire même le meurtre? La violence de l’ordre économique et social actuel est-elle si grande qu’elle nous oblige à y répondre de même? Car il est évident que quelqu’un qui reçoit de la violence, la renvoie dans une même mesure voire même parfois de façon démultipliée. De la même manière que toute chose doive être payée (peut importe comment, rien n’est « gratuit » dans la nature), nous avons une dette de violence envers la Société. Peut-être alors n’avons nous plus d’autre choix que d’utiliser les armes? Mais dans ce cas, qu’en est-il de l’Utopie? J’ai bien peur de ne plus très bien savoir où elle est ces temps-ci.

Peut être l’utopie ne réside-t-elle que dans le chemin que l’on mène chaque jour ? Un chemin vers quoi? Je dirais la liberté. S’il en est ainsi, la question de savoir s’il faut ou non employer la violence n’est pas essentielle. Elle n’est plus un préalable mais une occurrence. Il s’agit surtout d’employer le bon outil au bon moment. On n’abat pas des arbres avec une faux.

Le sujet me questionne beaucoup en ce moment, et je sais que ces questions t‘intéressent également. J’attends ta réponse avec impatience.

Nous avons appris ce matin que certains des membres de l’équipage tombés à l’eau avaient été recueillis par un navire et se trouvaient en ce moment même sur une île voisine de la notre. Nous les verrons bientôt. J’ai hâte. Peut-être alors que la quête prendra à nouveau tout son sens.

Je t’embrasse mon ami et t’espère heureux où que tu sois

Karine

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