Depuis la hune

Chère Amie,

C’est depuis la hune que j’envoie ces quelques mots. L’océan est immense et magnifique, si tant est que nous soyons sur l’océan, nous ignorons dans quelles mers nous croisons. Je viens de terminer de pétrir le bon pain que nous ferons cuire demain matin, agrémenté de quelques raisins, j’aime ce moment quand le soleil se lève, quelqu’un a allumé le feu, nous sentons l’odeur du pain nous caresser les narines, nos papilles se réveillent avant nous. Un moment de répit. De calme. Après cette tempête, infernale, tous ces rêves que nous nous racontons, le chaos que nous nous amusons à mettre en œuvre, dernières traces de ce monde dont nous nous souvenons de moins en moins. Depuis cette hune, donc, autour de nous, l’eau, sans cesse l’eau. C’est beau, et c’est triste, et c’est vaste. Et ce monde qui s’immisce malgré tout. Des nouvelles aujourd’hui. Un pigeon voyageur nous a amené une lettre. Et un journal. Un pigeon, pas une colombe. Un pigeon porteur du monde. Un pigeon de trois milliards de tonnes. Un pigeon qu’on aurait mieux fait de noyer, avec toutes ces nouvelles de votre monde, mon amie. Ce qu’on apprend dans les journaux est laid. Nous lisons avidement les échos de ce que nous avons quitté il y a maintenant quelques mois. Nous engloutissons Trump, Calais la jungle, les noyés de la Méditerranée, les bombes en Syrie, la COP 22, Alain Juppé, 71 ans, vous êtes sûrs de vouloir un vieillard? croissance, économie malade, climat, corruption en Russie, en Afrique, en Europe, partout, mondialisation, plastique dans les océans, etc etc etc… En fait, rien de neuf, mais après une apnée de trois mois, ce sont des armes, ces mots. Et Simon saute du radeau, il plonge, veut se laver de ce journal, nous le rejoignons tous, nous pataugeons au milieu de la mer. Joachim a découpé la page sport pour en faire une cocote en papier. Inès mange goulûment la page culture. Karine pleure et rit en même temps. Clément disserte tout seul à propos de l’inéluctabilité de la fin. Matthieu préfère jouer de la trompette. Arnaud se mouche dans la page politique. Nathan crie «C’est l’Apocalypse!». Je fais le singe en hurlant à la lune. Le monde nous a rendu fous. Juste retour des choses. Depuis notre embarcation, c’est le monde qui a une tête de fou. Regarder le monde par l’autre bout de la lorgnette. Avoir une posture de retrait nous permet de l’observer comme si nous observions un vivarium chaotique, avec des avions de chasse et des cheminées nucléaires qui auraient poussé dans la fourmilière. Être en retrait nous permet d’avoir un peu de hauteur. Le regard de l’ermite, le sourire en coin, compatissant, et désespérément impuissant. Mais mon amie, la puissance, c’est le potentiel, alors, est-elle vraiment la solution? Ce qui compte, ce sont les actes, l’élan, l’actuel, ce qui est mis en jeu. Peut être vaut-il mieux rester impuissant, mais agir? Jouer, sans cesse. Jouons, mon amie, inventons les règles, et transgressons-les, le plus possible. Je te propose un jeu: tu te retrouves sur un très beau radeau, entourée d’amis, à la recherche d’une île imaginaire. Comment avancez vous? Comment inventez-vous cette île? Comment vivez-vous ensemble? Qu’allez-vous trouver sur le chemin? Et après? Je nourris le pigeon avec les quelques miettes de pain qu’il reste, il s’appellera Donald, l’animal. Je retourne sur la vigie, et c’est tellement beau, cette brume de fin de journée.

Je pense bien à toi, mon amie, où que tu sois, j’espère que tu t’y amuses.

librete

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