Le Radeau Ivre

 Récit de notre écrivaine

Nous partîmes d’ELAN un beau jour de juin,
dix matelots un capitaine, vaillant équipage
A la recherche d’une ile qu’on appelle utopie.

 

Comme nous descendions l’impassible vilaine
et que les vents nous entraînaient vers les contraires
Je pensais à notre épopée future,
à l’orgueil de nos idées et à la difficulté d’exister.
Pourtant c’est bien notre fier orgueil qui maniât ces inutiles rames
Et ce jour là, notre beau radeau réveilla la ville endormie.
Six heures durant ils ramèrent, ces forçats de la mer
pour avaler cinq petits kilomètres et relier les prairies du Saint Manteau.
Alors sous la pluie je priai les dieux des mers et des radeaux
O frêle embarcation ballotée par le vent
vibrant éloge de la lenteur
toi qui transporte le rêve et la poésie
tel le fier Ulysse sur les eaux tumultueuses
Garde nous sur ce bout d’utopie!
Le lendemain, pour voguer plus vite nous louâmes un cheval,
Après les honneurs et les discours nous étions parés à la manoeuvre
Mais le beau hâleur blanc était trop robuste pour notre vaisseau
d’un seul premier coup de rein, il ébranla l’esquif et brisa la planche
Or tant va la planche à l’eau qu’à la fin,
je vis Petite Bulle bien au fond dans le canal
Mais, elle, plus légère qu’un bouchon dansait sur les flots
D’une main vigoureuse elle fut vite hissée à bord
et rit joyeusement de sa mésaventure
La suite du voyage fut sans encombres
et nous arrivâmes à notre première escale épuisés mais le coeur content
A BETONNEE la bien nommée
où les habitants tels d’authentiques amis polonais
inventèrent des danses d’amour à faire pleurer les corbeaux
pour que les géants pétrifiés s’éveillent à la nuit tombée,
et viennent sur les docks chanter des hymnes aux sirènes
guidés par les signes du ciel et la direction des vents.
Là-bas des randonneurs de la prison Jolie nous abordèrent à vélo
pour nous raconter la vie ordinaire
et Erwann le marin pécheur éventa le secret de l’ile.
Mais le lendemain d’autres horizons nous attendaient
alors, je dis adieu à ma demeure éclusière et il y eut un nouveau départ.
A la colline de SAINT MILLE AIN SUR GER, je rêvai de sandwich aux jambons.
Dans l’amphithéâtre de sable j’allumai un feu pour l’histoire
mais la magie s’envola,
c’était la France en finale et personne au bal utopique
Seuls nous avions pensé : « éteignez vos télés »
la sentence fût unanime: seuls nous vidâmes nos fûts!
La carrière à l’arbre penché nous rappela la relativité des dimensions naturelles
et le concasseur en faction la persistance des ruines
devant les destinées humaines.
Des enfants à vélo nous escortèrent et leurs chants guidèrent notre route.
Car l’heure de la navigation avait sonné de nouveau.
Nous fîmes voile vers le nord
Ce jour là il pleuvait et mon coeur à la peine ne supportait plus
Le poids de mon corps à l’aplomb du bateau
aussi chutais-je dans l’eau vaseuse parmi les serpents-couleuvres et les rats dégueux
C’était le jour où nous passâmes par l’Orient,
du Soleil Naissant au delta du Sud
nous naviguâmes au gré des vents et des courants.
Comme nous traversions la mangrove carribéenne et la mer des Sargasses,
j’essayai d’apercevoir la faune indigène tapie dans la végétation épaisse.
Suivant le cours de l’Amazone et du Mississippi,
nous débouchâmes bientôt sur la vaste plaine d’ARGUIPEL,
accueillis par une foule en liesse venue nous acclamer.
Depuis Arguipel, je sais les cieux crevant de pluie
et la fraicheur du soleil violet dans le soir évanoui
Je sais les ressacs et les mauvais courants
Je sais la douceur d’un feu sur la plaine dans le froid de l’été
Et la beauté de la brume s’élevant du fleuve au matin
Et je sais aussi que l’utopie s’invente au jour le jour.
Et puis, ce fut HEDEÜSE la belle,
cachée derrière ses mille portes,
la ville aux onze écluses et aux milliards de soleils
gardienne du temps et de la chaleur des longs jours
Hédéüse la ville savante, où l’on pense en mangeant
dans des maisons sur pilotis ou devant d’anciennes granges fermières
Hédéüse où l’utopie se confond avec la mort
Hédéüse où je doutai si fort
que mes belles idées m’abandonnèrent
Au cours de la navigation suivante, Saigon m’apparut avec son unique pécheur au chapeau pointu
Pour la rejoindre, je plongeai tête en avant, nue dans l’eau verte
mais rien ne put soulager ma peine.
Découragée, j’allai m’échouer sur les rivages d’ EN-NITAC, notre cinquième ville-étape
et quittai l’aventure pour toujours.
A vélo, je refis le chemin du halage à l’envers et grimpai à nouveau sur la colline;
Saint mille Ain sur Ger m’attendait avec des réponses pour mes questions.
La-bas j’allai à la rencontre de mon histoire et accouchai quinze fois.
Sous la lune, je pissai les foetus momifiés et priai pour que la terre les rhabille.
J’avais tenu le dernier dans mes mains mais ne pus voir son visage.
Purifiée par l’eau brulante, je portais douloureusement mon ventre qui saignait
et pour la première fois en trente ans, je pus enfin me tenir debout.
C’est ainsi que deux jours et deux nuits plus tard, je revins En-Nitac pour un dernier adieu de bal utopié
et me jurai, s’il le fallait, de ne repartir qu’enthousiasmée.
Mais au loin, SAINT FALLADO me tendait les bras et la voix de ma mère m’éveilla.
La traversée fut pleine de surprises
des amis m’encouragèrent et leur regard me réchauffa
Aussi décidai-je de rester quelques jours la-bas.
A Saint Fallado où des airs de musique survolent les nuits étoilées
et font jaillir le feu d’un volcan allumé
tenant tête à la machine assourdissante du fauxcardeur
pour que le temps soit tendu au rythme de nos pas.
Saint Fallado où de belles femmes en balade
racontent des histoires de voyage à pied où à bicyclette.
Elles sont peintres, chanteuses ou sorcières
échangent des dents contre des tableaux
et offrent des tartes et des cadeaux.
A ANVER SAINT JUS D’ORGE où le journal a toujours deux jours de retard
nous avions deux heures d’avance.
Ce jour-là, Thomas More errait sur les docks et moi j’avais perdu mon Utopie.
L’utopie s’est échoué à Couaqueux me dit-on.
Qu’importe pensais-je, je n’ai plus la force de la chercher.
La quête ne m’intéressait plus. Il fallait que je la trouve sous peine de mort.
Même la vieille église en ruines m’était fermée,
j’étais si triste que j’enterrai mon âme dans une étoile,
Mais celle-ci eut du mal à s’envoler.
C’est alors que je me souvins du ressac qui faillit brûler la forêt
et que j’entendis la voix du Barde me disant que j’avais l’énergie du feu
Alors, je vis mes pieds nus s’accrocher à la terre, désespérés,
tels les griffes des chimères que ma tête avait façonnées.
Il faut brûler l’argent criai-je intérieurement,
Au lieu de cela, la ville inventa le partroc et partagea une tisane.
Mais moi, je savais que la douleur ne se partage pas,
elle vous poignarde comme une hydre solitaire,
et chaque tête en cache une autre, toujours plus difficile à couper,
car bientôt on comprend que l’hydre n’est qu’un autre nous-même
et que c’est notre propre corps qu’il faut amputer.
Au bal, je voulus troquer mon chagrin contre de l’ivresse
mais l’alcool avait disparu et la folie l’emporta.
Au son de l’accordéon, il fallut tout répéter deux fois.
Deux membres de l’équipage furent transformés en poules et nous quittâmes l’endroit
traînés par Carlos l’Alezan, notre nouveau compagnon pour une traversée initiatique.
La traversée de la Rance sauvage fut éprouvante,
mais en fin d’après midi nous accostâmes
à l’endroit le plus paisible du monde,
l’abbaye de LEHONE, où en marchant nu-pieds sur la pelouse,
je compris que j’étais déjà venue,
pour la première fois, cinq cent ans plus tôt.
Là-bas, dans une alcôve en ruines, je trouvai l’origine sacrée du monde.
Au pied de l’arbre de Vie je déposai mes impuretés et me libérai du passé.
Un message m’était adressé :
« L’éternité n’est pas une chimère, la mort nous oblige à la partager. »
Dans une petite boite à cigares, en espagnol on me parlait.
Et dans le creux de la souche, au regard de la vieille libellule,
je compris que j’étais en retard.
Le temps quotidien était stoppé, au cadran, le jour avait dix huit heures.
Dans L’Eglise, j’allai chercher l’éternité et déposai un cierge à la Vierge.
Alors m’apparut quelqu’un que je connaissais bien,
un moine guérisseur qui vécut là plusieurs siècles auparavant.
Il me dit qu’ici il était mort et je compris que j’avais été son élève.
Je déambulai dans le vieux jardin et étudiai avec concentration les plantes médicinales.
Un amour immense avait fleuri dans ce lieu et depuis on s’était occupé des coquelicots.
Près d’un arbre, mon annulaire me dit que bien des siècles plus tard, ici je m’étais mariée,
m’autorisant l’amour que j’avais d’abord refusé.
Au grenier, une femme essuya la poussière de mon visage et le temps présent circula de nouveau.
Alors, comme le moment était venu, sur la mousse de l’alcôve,
j’ouvris la petite pochette qui m’avait été confiée,
pensant que là le secret de l’ile pouvait être gardé.
Mais une méchante femme surprit ma prière et son cri éteignit mon feu.
Considérant ce mauvais présage, je creusai la terre de mes mains,
y enfouis la médaille pour qu’elle s’y recharge et emportai mon secret au loin.
Tandis que je marchais, une source jaillit à mes pieds
Avec la flamme sacrée, je brulais les mauvais démons
et dans la fente du mur, enterrai mon trésor
en priant pour qu’un jour quelqu’un le trouve
qui puisse en faire meilleur usage que moi.
C’est alors qu’apparut à mes yeux un sous-marin,
c’était l’inoffensif pour voguer vers le Pacifique.
Je me souvins alors que dans cette vie là, j’avais survécu à la noyade,
que le cercle avait été brisé et que la malédiction serait levée.
Une place m’étais faite dans ce monde et je devais la chanter.
C’était ma voix qu’en utopie j’étais venue chercher.
Lentement le chemin s’ouvrit devant moi et
au son du Sanctus et de la llorona,
je m’en allai rejoindre
mes compagnons du Nouveau Monde.

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