Le récit du voyage de Saint-Germain-sur-Ille à Guipel

Il n’y eut personne pour nous dire au revoir lorsque nous quittâmes l’écluse de Saint-Germain au matin du 11 juillet. Le soleil s’était levé une nouvelle fois sur notre fatigue. Le bleu de nos cernes valait bien celui du ciel qui me semblait plus bas que moi-même. Menaçant de pluie, celui-ci nous promettait une journée morose. La haute silhouette du concasseur nous regardait embarquer dans la grisaille matinale. Mes larmes coulaient vers le canal, intarissables comme si toute la pluie du ciel avait décidé de s’écouler par mes yeux. Ma poitrine retenait mal les sanglots qui la secouait. Ma tristesse m’était inconnue. Nathan lu le discours d’adieu. Je pensais alors à cette phrase que m’avait dit S. autrefois, lorsque nous étions encore à la grande ville « Quand tu pleures c’est aussi la terre qui pleure à travers toi. »

Ce matin là nous naviguâmes vers l’Orient. Nous atteignîmes bientôt l’archipel nippon. Les oiseaux saluèrent notre arrivée. Je cherchais les cerisiers en fleurs mais seul me répondit le remous des bambous dans l’eau. Les ombres sur les planches de la maison dansaient pour moi l’histoire des femmes japonaises à la peau brune et aux dents coloriées errant dans de sombres palais. « J’ai toujours été séduite par les corps des danseurs de No » m’avoua Alice. Et le Japon disparut derrière nous.

Le soir nous accostâmes en Belgique anglaise et après les salutations d’usage il fût trop tard pour prendre le temps. Pour les habitants du coin, j’étais la fille du feu. C’est pourquoi je me chargeai de cuire les aliments découpés et lavés pour la vingtaine de convives du lendemain. Puis le soleil se coucha et ce fût un ciel couleur de pluie. Pourtant les nuages n’arrivèrent que le jour d’après. J’imaginai ma vie dans la maison éclusière et dormis jusqu’au matin. Dans mon sommeil j’étais devenue caillou mais ne m’en aperçus qu’au réveil. C’est étrange, pensai-je, je n’ai pas senti l’absence. Je massai ma nuque et tentai d’effectuer les quelques pas qui me séparaient du radeau. La marche était difficile à cause de la rigidité de mes articulations mais la rosée mouilla mes pieds nus et tout redevint normal.

L’heure du départ approchait. « Souquez les artimuses !!! » dit Mathieu. C’est quoi les artibuses? « artimuses » ! – « J’ai toujours cru qu’on disait artibuse. » Ca veut dire quoi « artimuses »? ça veut dire qu’on part!

Ce matin-là, je chutais dans l’eau verte et vaseuse parmi les cadavres d’animaux flottants et les serpents-couleuvres. C’était juste avant la mer des Sargasses. J’avais essayé de me retenir au bord mais le vide fut plus fort et m’attira dans sa fluidité létale. J’étais sure pourtant de ne pas mourir même s’il est certain que mon ciré-parachute tenta de m’attirer vers le fond. J’essayai de comprendre ce qui m’arrivait: le sol s’était dérobé sous mes mains qui n’avaient pas attrapé la dame de nage. Ça avait été elle ou moi alors par conscience sacrificielle j’avais lâché prise sur l’air et sauté dans l’eau pieds-joints en arrière. Elle était plus froide que je ne pensai. On me hissa à bord et je ris aux éclats puis d’un seul coup je fus vexée et me déshabillai.

Après cet incident, nous atteignîmes la mer des Sargasses. Des kilos d’algues s’agrippèrent au radeau et nous eûmes peur de rester ancrés dans la vase pour toujours. Il fallut tirer plus fort pour nous sortir de la zone. Heureusement Yann était là.

A l’écluse suivante, des cyclistes en permission venus de la prison de Vezin le Coquet nous rejoignirent et montèrent sur le radeau pour déjeuner avec nous. Éreintés après leur longue chevauchée, ils prirent pourtant leur mission très au sérieux et nous aidèrent à manoeuvrer avec une joyeuse énergie enfantine. Ensuite nous partageâmes un copieux repas. Lorsqu’ils nous quittèrent nous étions arrivés en Asie. Très vite l’embarcation se perdit dans les lentes étendues du Mékong. Là-bas, la pluie tombait horizontalement. On eut dit qu’elle était suspendue dans l’air. L’eau du lac était d’un vert plus foncé que celui des arbres. Le monde entier semblait avoir été peint, couleur de vase nauséabonde. L’embarcation se mouvait lentement. Bientôt on n’entendit plus que le ruissellement de la pluie sur nos cirés et le clapotis de nos perches s’enfonçant dans l’eau.

Puis le soleil revint et la chaleur du Mississippi nous écrasa. Nos perches entraient chaque fois plus lentement dans l’eau, à cause de la quantité de vase et de la fatigue accumulée. Nous passâmes très vite par la mangrove caribéenne qui longeait le lac du Partage et je perdis la notion du temps. Je découvris alors que plus on avance lentement, plus les distances parcourues s’allongent. Lorsque je repris mes esprits nous voguions sur l’Amazone. Il est impossible de décrire la beauté de ce fleuve tant mes yeux furent éblouis. Des rêves d’explorateur fou peuplèrent mes pensées et bientôt la forêt alentour résonna de l’écho d’airs d’opéra venus des profondeurs de l’oubli. C’est là que Yann, qui eut le pied moins marin que ce qu’il pensait tomba dans l’eau jusqu’à la ceinture. Le haut de son corps resté sec, les chaussures et le pantalon trempé, sa silhouette étrange nous fit rire un moment. Si bien que nous ne pensâmes pas tout de suite à lui demander s’il allait bien. Mais il allait bien. Plus tard, à Guipel, il fut piqué par une méchante tique et fut contraint de s’absenter une journée pour retourner à la grande ville se soigner.

L’arrivée à Guipel était finalement plus proche que ce que nous pensions et les enfants de la colonie nous accueillirent avec les chants que nous leur avions appris l’avant-veille, jour de la construction de l’amphithéâtre. Qu’il était beau cet amphithéâtre germinois! Bâti à flanc de butte ensablée, il fut l’oeuvre d’une poignée de gamins enthousiastes qui creusèrent marches et assises en une après-midi. C’était après la corvée de ramassage de pierres et bois qu’ils ramenèrent au camp dans des bidons roulants dévalant les pentes forestières. C’est dans ce lieu bâti de nos mains que j’allumais le troisième plus beau feu de ma vie et que tous, équipage et invités, étrangers et habitants, nous lûmes des textes jusqu’à une heure avancée de la nuit.

Ce sont donc ces mêmes gamins qui nous accueillirent à Guipel en chantant sous une pluie torrentielle. Ils s’emparèrent du bout d’amarrage et tirèrent du mieux qu’ils purent. Mais le canal était trop étroit. A moins d’arracher la berge, le radeau ne passerait pas. Mais eux, confiants, n’abandonnèrent pas et appelèrent même les autres spectateurs à l’aide. C’est ainsi qu’à force de patience, lentement, doucement, au son du tambour le radeau se retourna.

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