Le récit de l’escale à Betton

Cher ami, Germinois, de Melesse, du Val d’Ille, de Vignoc et d’où que tu sois,

Nous quittâmes Betton hier en matinée sous un soleil de plomb, accompagnés par un comité de départ chaleureux et reconnaissant. L’adjoint à la culture nous lut un joli poème utopique et Philomène offrit une bouteille de vin aux gars de la chorale pour les bons moments passés avec eux. Betton était la première étape de notre voyage et je crois qu’elle restera dans nos mémoires comme un début, un début d’aventure, un début d’utopie, un début de tout. Nous y vécûmes nos premiers pas en tant qu’équipage, nos premiers coups de gueules et nos premiers coups de stress mais il y eût aussi certains moments magiques, des balbutiements d’utopie que je vais essayer de te raconter.

Il y eût d’abord ce premier soir, ce soir de tablée utopique en compagnie des bettonnais et de leurs correspondants polonais. Chacun avait apporté son pique-nique à partager. Il y avait beaucoup de monde. J’eus d’abord du mal à me lier avec les gens. Et puis je décidai de m’asseoir avec Jean-Claude et sa fille qui avait une maladie et marchait avec une béquille. Nous discutâmes de tout et surtout de nos vies. Je leur racontai mes déceptions quant au théâtre et à la vie de comédienne. Jean Claude portait un bonnet rouge. Il me dit qu’il était photographe depuis qu’il était à la retraite mais qu’il avait été berger dans le temps, ce qui piquât ma curiosité.  « Moi aussi je veux être berger ! » pensais-je . Quelle ne fut pas ma déception lorsqu’il me dit qu’ensuite il avait monté un élevage d’oies pour le foie gras ! Lors du repas, il y eût un rayon de soleil magnifique, une percée de lumière dans les nuages gris et Jean-Claude, après s’être excusé, se leva pour prendre une photo. Sentant que le moment était opportun, j’en profitai pour lire à l’assemblée, le récit de notre périple que j’avais écrit quelques heures auparavant. Tout le monde sembla ému à la lecture du texte et j’eus l’impression d’avoir motivé Jean-Claude et sa fille à participer au jeu de société.

Je ne vis pas grand chose du jeu, ayant décidé de me coucher tôt pour récupérer des forces suite à la journée de navigation.

Le lendemain Inès me raconta la soirée et je regrettai immédiatement de n’avoir pas été là. Peut-on raconter l’utopie si on en n’a pas vécu tous les moments ? Aussi ai-je raté la nuit d’amour organisée par les joueurs d’une équipe, et certaines décisions géniales ou drôles comme d’organiser la justice selon la direction du drapeau et donc du vent. « Tu es innocent jusqu’à ce que le vent tourne » ! Mais au fait je l’ai entendu ça ! J’y étais ! C’est Jean-Claude qui l’a dit ! Je n’étais pas encore partie ! Pas de quoi en faire une histoire pourtant. La valeur d’une chose dépend donc du récit qui en est fait et de l’importance donnée à ce récit. On m’a confié la responsabilité d’écrire l’histoire de ce voyage. Ce sera donc mon histoire. Cette histoire aura les contours de ma vie et de mon séjour en utopie. Je te demande pardon ami, pour tous les manques. Il te faudra aller les chercher ailleurs, auprès d’autres témoins ou dans les secrets de ton imagination.

Après une nuit dans la maison éclusière des Brosses nous nous levâmes assez tôt pour accueillir les détenus du centre pénitencier et leurs accompagnateurs qui vinrent passer la journée avec nous. Ils nous aidèrent d’abord à l’entretien du radeau et à l’organisation du repas, à savoir couper du bois et écoper, nos deux principales activités quotidiennes. Puis nous déplaçâmes les radeaux de quelques mètres pour manger au milieu du canal. Ce fût une joyeuse tablée, vingt personnes : deux tables, deux radeaux ! Smaïn faisait contrepoids et se mettait à chanter à la manière d’un gondolier vénitien dès que quelqu’un passait. Il nous avoua ne pas s’être amusé ainsi depuis quatre ans, c’est à dire depuis qu’il est en prison. Pour cette phrase je lui pardonnai toutes les remarques machistes et les blagues grossières de la journée. Tant mieux cher Smaïn pensais-je. Tant mieux ! Il nous invita dans sa maison au Maroc et nous donna son mail. Peut être n’irons nous jamais mais il est certain qu’aucun de nous n’oubliera cette journée.

Avant de partir, ils nous remercièrent chaleureusement et Smaïn dit très justement : « Et vous quand est-ce que vous venez nous voir au parloir ? » Oui, et nous, quand est-ce qu’on y va ?

Le lendemain il y eut la veillée utopique, chaque membre de l’équipage s’était placé au bord du lac avec un livre et en lisait un morceau à ceux qui s’arrêtaient. Inès et moi tenions le bureau d’écrivain public pour ceux qui voulaient écrire des lettres aux utopiens. J’avais allumé sur le quai le plus beau feu de camp de ma vie. Erwan, le marin pêcheur, était là et discutait avec Yann. J’allai vers lui et après lui avoir exposé le déroulement de la soirée, je lui proposai d’écrire une lettre. Je le sentis réticent jusqu’au moment où il me demanda si c’était moi qui avait écrit le texte lu la veille lors de la tablée. J’acquiesçai, après quoi il accepta de me dicter sa lettre. Il écrivit une lettre magnifique, parlant de sa quête de l’île d’If. Pourtant, en la relisant il fut insatisfait. Je lui proposai d’ajouter un post-scriptum et nous écrivîmes : « Lorsqu’on se couche, le soir, le lendemain il fait toujours jour. » Nous lûmes de nombreux poèmes ce soir là mais ce fut pour moi la plus belle phrase de la soirée.

J’appris par la suite qu’il avait confié un secret à Joaquim : la situation géographique de l’île d’Utopie contre la promesse de ne pas le révéler tout de suite. Je suppliai Joaquim de partager son secret avec moi. Ce qu’il fit. Je ne saurais dire pourquoi je fus aussi déçue par l’information. Peut-être aurais-je préféré une destination plus lointaine ?

Nous quittâmes Betton : l’utopie n’était pas là-bas. Mais nous en sentîmes par moments le parfum.

Pour moi, cher ami, la vie en utopie devrait permettre un rapport intime au présent, la possibilité d’être pleinement et entièrement là, de toute la puissance de son corps. Dans le livre du thé, il est écrit que le présent est l’infini en mouvement, la sphère du relatif. Et crois-moi si tu veux, ami, mais j’eus la sensation pendant ces quelques jours à Betton que chacun, à sa manière, recherchait plus ou moins cette liberté-là, la liberté de vivre tout simplement, d’écouter ses sensations, que ce soit en travaillant moins, en laissant sa maison ouverte tout le temps, en chantant, en dessinant ou en dansant. Pour cela, tout le monde ne souhaite pas emprunter le même chemin bien sûr, mais il me semble que tout le monde souhaite parvenir au même endroit. Se mettre en vacance. En vacance au monde. Être disponible à l’instant présent.
A Betton, il n’y eut que des instants d’utopie, le trouverons-nous cet endroit où l’utopie se vit en continu ?

Voila ami mon récit. Ne considère pas s’il te plaît, ces événements comme des rencontres. La question n’est pas là. Car, cette injonction commune et usuelle de « faire des rencontres » relève pour moi, d’une manière de penser frivole, marchande, celle qui nous contraint à papilloner d’un moment à l’autre sans jamais creuser au même endroit. La rencontre c’est ce qu’on raconte au retour du voyage avec les photographies souvenirs. La rencontre est directement liée au souvenir. Avant même d’avoir eu lieu. A l’inverse, ce qui me semble important d’aller chercher en utopie c’est cette petite chose qui se creuse en chacun de nous lors de ces instants de vie pleine. Ce qui nous traverse et fait écho à notre histoire personnelle, ce qui se connecte à notre passé et nous accompagnera dans notre avenir. Ce qui nous lie, à nous mêmes et aux autres.

Permets-moi de finir cette lettre en te lisant un poème d’un philosophe taoïste qui se nomme Tchouang Tseu. C’est un texte que j’aime beaucoup, et qui m’accompagne souvent. Peut-être qu’il pourra aussi accompagner ta quête.
Ne cours pas après l’approbation des gens
Ne compte pas sur tes projets
Ne prends pas de décisions, laisse les décisions se prendre d’elles-mêmes
Libère toi des concepts ne crois pas ce que tu penses
Incarne l’inépuisable
Vagabonde au delà de tous les sentiers
Reçois ce qui t’as été donné et saches que c’est toujours assez
L’esprit du maître est comme un miroir, il renvoie mais n’accumule pas
ne contient rien, n’exclut rien et réfléchit les choses exactement telles qu’elles sont.
Ainsi a-t-il ce qu’il veut et ne veut-il que ce qu’il a.

Je te souhaite, ami bon vent et espère te voir vite en utopie. D’ici là, belle vie.

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Le souvenir de votre passage à la cale de Betton m’a reconnectée à ce que j’ai vécu voilà bien des années. Plaisir, bonheur d’un vécu déjà loin qui resurgit alors qu’on ne s’y attend pas, à un moment où la vie s’est faite plus « lente « , m’emmenant vers un ailleurs qui… sera-t-il « UTOPIQUE »?. Si cela était, alors nous rencontrerons-nous à nouveau.!

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