Le récit du Grand départ de Rennes

Cher ami de Betton, d’ailleurs et de nulle part,

Tu as peut-être entendu parler depuis quelques jours d’un radeau, d’une embarcation étrange qui remonterait le canal à vitesse d’escargot, dirigée tant bien que mal à l’aide de perches et tirée parfois par un cheval, parfois par une ribambelle d’individus étranges que tu as peut-être pris d’abord pour des fous. Eh bien saches, ami que tu ne te trompes en aucune façon. J’ai moi-même fait partie de cet équipage et m’en vais te conter ses aventures.

Après dix jours de construction d’un radeau en bidon et bois, nous partîmes de la plaine de Baud samedi vers 9h en ramant et en chantant sous un ciel clément et de magnifiques couleurs de ciel breton. Nous étions huit rameurs guidés au son du tambour par un homme avec un bandeau orange à l’allure de pirate d’eau douce et au demeurant très charmant. Parmi l’équipage il y avait aussi un caméraman et un homme qui hurlait des ordres et semblait être le capitaine. J’avais moi-même le poste de rameur avant tribord, que je troquai bien vite pour celui de bâbord, la rame étant particulièrement mauvaise : nous l’appelions le poste maudit!

Après 5h30 de rame et un fort vent de face nous atteignîmes finalement les prairies Saint-Martin où nous attendait une foule émerveillée par notre embarcation.

S’en suivi un bal utopique plus ou moins réussi, une nuit dans une tente trempée et un pique-nique sous la pluie auquel seules nos familles voulurent bien participer, et ce fut enfin le grand départ.

Une foule immense s’était amassée sur les berges du canal, bravant le vent et la pluie. L’impatience se lisait dans les regards, l’émerveillement et la peur aussi : cette chose pouvait-elle se mettre en mouvement? Eh bien le croiras-tu cher ami mais une fois les discours prononcés, la sirène retentie, le cheval installé pour la traction, l’embarcation se mit en branle! Tu n’imagines pas ami, ce que cela fait d’entendre les cris de joie et d’encouragement de la foule, les applaudissements, les adieux. Je fis signe à ma mère et les larmes me montèrent aux yeux. Je regardais mon père prendre une dernière photo et à ce moment là je doutai, tout cela en valait-il la peine? Cette île existe-t-elle vraiment? Est ce cela l’utopie?

J’en étais à ce point de mes pensées quand j’entendis un gros bruit: la corde du cheval se tendit, je vis l’eau jaillir, le roseaux plier, on allait vite, très vite. J’étais placée à l’avant du radeau et c’était comme si l’embarcation surfait sur l’eau. J’entendis l’étonnement du public: « Mais ils vont vite! ».

A cette vitesse là on serait à la première écluse beaucoup plus tôt que prévu. Nathan appela l’éclusière pour la prévenir : nous serons à Saint Grégoire dans une demi-heure!

Tout à coup un grand bruit se fit entendre: la planche sur laquelle était fixée la corde de halage (pardon, la « guinde », car on ne dit pas corde sur un radeau non plus, le savais tu? ), la guinde donc avait lâché. En une fraction de seconde, Alice était à l’eau! Alice est une jeune femme de trente six ans, particulièrement douée dans l’art de faire les noeuds et la gestion des situations critiques. Tu aurais dû voir son regard à cet instant, un regard de fou, de désespéré, celui d’un être humain face au danger que sa conscience abandonne. Je l’imaginais déjà, aspirée sous le radeau, assommée par le gouvernail; et toute cette foule qui voyait la scène et retenait son souffle ! Qu’allait-il se passer ? Etait-ce fait exprès ? Pour le spectacle ? Tout à coup, elle sembla reprendre ses esprits et avec l’aide de son gilet de sauvetage qui s’était gonflé et la maintenait hors de l’eau, elle parvint à remonter sur le radeau et nous l’aidâmes à se hisser. Il y avait eu plus de peur que de mal. Alice, toujours souriante rigola bien vite de son aventure et en fut quitte pour terminer la navigation en maillot de bain.

Le cheval qui nous tirait était magnifique et très docile. Il faisait un travail incroyable mais bientôt le nombre de ceux qui nous suivaient à pied diminua et on manqua de bras pour ôter la guinde qui ne cessait de se prendre dans les ronces du chemin de halage qui semblait délaissé depuis un certain temps.Très vite, cela devint un vrai problème et je me proposai pour descendre à terre et aider à pallier le manque de zèle du cantonnier. A chaque haut buisson, chaque arbre, chaque amas de ronces j’étais la guinde. Bientôt le propriétaire du cheval me proposa de tenir la bride qui le guidait.

Je dois t’avouer mon ami que ce fut une des plus belles expériences de ma vie. Je passai l’après-midi et le début de la soirée à côté du cheval, calant mon pas sur le sien, ma respiration sur la sienne, je le voyais suer et ahaner, courber son dos pour mieux tirer, s’arrêtant, repartant aux ordres inlassablement. J’appris à comprendre quand lui dire de s’arrêter pour décrocher la guinde à chaque pont et comment l’aider à concentrer sa force pour pouvoir repartir ensuite. J’essuyais sa sueur et pensais à nouveau: cela en vaut-il la peine ? Peut-on épuiser un cheval comme ça ? Et pour quelle raison? Pour l’utopie ?

Et pourtant mon ami, j’eus ce jour-là une révélation. C’est que le cheval par la qualité de son être-là, par sa présence à l’instant te fait ressentir la densité de l’espace. Comme si chaque particule d’air, chaque morceau de l’espace se mettait à vibrer de toute son intensité pour te montrer l’unité du monde. L’espace dans toutes ses dimensions, l’air comme matière, comme milieu habité. C’est cela que l’on ressent avec un cheval. Et ça, pour moi, rejoint l’utopie. Si quelques uns en nous voyant, ont pu ne serait-ce qu’un moment, ressentir cet instant d’utopie alors peut-être que l’on peut dire que cela en vaut la peine.

Il y eut un autre instant d’utopie lorsque Clément, le réalisateur demanda à tout le monde de faire silence pour qu’il puisse enregistrer les seuls sons du cheval et de la nature qui nous environnait. Pendant quelques instants le temps était comme suspendu. Plus rien ne comptait que ce qui était, ce qui vivait pleinement et sans raison aucune.

A 21h nous fûmes bloqués à l’écluse de Gasset. Nous amarrâmes donc le radeau afin d’établir notre campement pour la nuit.

Le coucher de soleil fut digne de la journée et après avoir vu le plus bel arc-en-ciel de la vie de Nathan nous primes un repas aux allures de ration de cheval et j’allais me coucher rapidement. La journée du lendemain promettait d’être rude: le cheval ne serait pas avec nous !

Nous éclusâmes dès l’ouverture après un café tiède et l’écopage d’un des bidons qui prend l’eau depuis le début. Nous fîmes plusieurs tentatives de halage mais un côté du canal était couvert de ronces et avec le bout qui nous sciait le dos et les mains, nous décidâmes finalement de ne tracter que d’un seul côté et d’appeler les copains qui avaient dormi à la ville à la rescousse. Nous arrivâmes finalement à Betton vers 14h après 5h de traction a la main.

Moins de 1km par heure, le radeau comme éloge de la lenteur. C’est peut être cela l’utopie. Ralentir le temps. Accepter d’être lent. De ne pas être à l’heure au rendez-vous. De se faire attendre. D’attendre et de se réjouir des détours. Ce n’est pas le point d’arrivée qui compte mais le chemin.

Ralentir son rythme intérieur. Inscrire une autre temporalité à l’intérieur de son corps. Allons nous y parvenir? Vais-je y parvenir?

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